Youssef Ait Kaddour : « L’Afrique n’a plus le choix : elle doit acquérir sa souveraineté numérique »

ENTRETIEN – Youssef Aït Kaddour, Chief Cybersecurity & Privacy Officer de Huawei Maroc, expose à Ciberobs la manière dont le Maroc est devenu le leader de la transformation numérique de l’Afrique. Il revient également sur la manière dont le Royaume peut être un véritable moteur permettant de conférer une souveraineté numérique au continent.

En quoi le Maroc est-il devenu un leader de la transformation numérique de l’Afrique ?

Le Maroc a compris très rapidement que les NTIC (Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication) constituent un potentiel clé pour le développement de l’économie. C’est pourquoi, le pays a choisi de procéder au développement des infrastructures de télécommunication depuis une dizaine d’années. Ainsi, selon un récent rapport de l’Agence Nationale de Réglementation des Télécommunications (ANRT), le parc internet marocain comprenait 32,5 millions d’abonnés à la fin du mois de mars 2022. Parallèlement, à cette même période, le taux de pénétration d’internet était de 89,6%. Il s’agit donc d’une augmentation annuelle de 6,3% par rapport à l’année 2021, ce qui est considérable. Le Maroc s’impose ainsi comme le véritable moteur de la transformation numérique africaine.

Comment le Maroc a-t-il réussi sa mutation numérique ?

Tout d’abord, le Maroc a adopté tout un ensemble de programmes nationaux pour le développement du numérique. Ceux-ci ont permis de créer une dynamique importante dans le secteur et se sont traduits par la réalisation de plusieurs projets, tels que la fourniture de services publics en ligne propre à l’e-gouvernement. A ce titre, je salue les efforts qui ont été faits par l’Agence de Développement du Digital (ADD) pour y parvenir.

Ensuite, le Royaume a créé des cadres juridiques pour encourager les PME à utiliser les services en ligne comme le paiement des taxes et d’autres frais. Cela a permis d’améliorer la compétitivité et la productivité des PME.

Aussi, le pays a déployé certains prérequis nécessaires pour amplifier la confiance numérique, tels que l’accès au haut débit. Désormais, 75% des Marocains y ont accès. Par conséquent, les acteurs du e-commerce se multiplient et aujourd’hui, la majeure partie du commerce s’effectue par l’intermédiaire des systèmes informatiques et outils numériques.

Enfin, au regard de mon expérience, je remarque que le Maroc a déployé d’importants efforts dans la sensibilisation et la formation relatives au numérique et à la cybersécurité. Aujourd’hui, la plupart des universités et écoles d’ingénieurs ont mis en place des filières de formation dans ces domaines.

Grâce à toutes ces actions, le numérique occupe donc désormais une place centrale dans la vie des citoyens marocains car il occupe une place centrale dans la vie de l’ensemble des concitoyens, tant dans la sphère privée que publique. Internet est aujourd’hui devenu incontournable et il apparaît dès lors difficile pour un Marocain de s’en passer.

Comment l’entreprise Huawei contribue-t-elle à la transformation numérique du Maroc ?

D’une part, nous investissons beaucoup dans la formation. En effet, chez Huawei, nous croyons que la construction de la confiance numérique et de la cyber-résilience passe nécessairement par la formation et la sensibilisation. Nous formons nos propres employés et partenaires marocains afin de les sensibiliser aux enjeux liés à la cybersécurité et à la conformité de nos produits aux diverses réglementations en la matière. Aussi, nos experts en cybersécurité suivent au quotidien et avec précision les actions de nos collaborateurs à partir des centres d’opérations du réseau entreprises et grand public.

Outre ce premier point, nous avons créé en 2021 le programme « Digitech Talent » qui vise à former de nombreux étudiants marocains aux nouvelles technologies, grâce à des partenariats mis en place avec 58 académies et universités. Ce sont déjà près de 6 500 étudiants marocains qui ont été formés et 1 500 d’entre eux ont été certifiés. Huawei a également développé le programme « Seeds for the future » qui sélectionne les meilleurs talents pour les former dans les domaines des NTIC, de la cybersécurité et de la protection des données. Nous pouvons enfin mentionner le programme « ICT Academy » dont l’objectif est de former des étudiants aux technologies de pointe telles que le cloud, l’intelligence artificielle ou encore la cybersécurité et ce, grâce à des partenariats conclus avec de multiples universités.

L’ensemble de ces programmes de formation permettent de favoriser le transfert de compétences nécessaires afin que les États disposent d’un fort capital humain leur permettant d’être autonomes dans le traitement des données et de garantir la cybersécurité de leurs systèmes d’information. Ainsi, ces programmes contribuent à la souveraineté numérique de chacun des États concernés, à l’image de celui du Maroc.

Au-delà de l’aspect lié à la formation, celui de la sensibilisation est également fondamental. Huawei parraine régulièrement des événements en lien avec la cybersécurité à l’échelle du Maroc certes, mais également plus largement à l’échelle continentale avec l’exemple du Cyber Africa Forum. A travers ces événements, nous souhaitons sensibiliser les décideurs politiques et le grand public sur les défis mondiaux en termes de cybersécurité. Aussi, à côté de nos articles relatifs à la cybersécurité publiés dans la plupart des journaux et magazines marocains, nous avons également rédigé un Livre blanc sur la cybersécurité des produits, qui veut se présenter comme un véritable cadre de référence sur l’ensemble de ces sujets et pratiques de gestion.

Par ailleurs, nous encourageons la collaboration avec l’ensemble de l’écosystème cyber marocain afin de garantir un cyberespace sécurisé permettant de conduire à une transformation numérique responsable. C’est pourquoi nous dialoguons régulièrement avec des associations, les autorités publiques et différents ministères marocains afin, par exemple, d’encourager l’adoption de lois régissant la cybersécurité et la protection des données. Cela nous permet de partager l’ensemble de nos meilleures pratiques en la matière afin que le Maroc puisse se présenter comme un hub technologique dans les domaines de la cybersécurité, de la protection de la donnée privée et du développement de la donnée digitale.

Pourquoi les autres pays africains doivent-ils prendre exemple sur le Maroc pour accélérer leur transformation digitale ? 

Aujourd’hui, 1,3% des data centersdans le monde sont hébergés en Afrique. Ceci très peu. De plus, les chiffres sont alarmants en termes de cybercriminalité. En effet, 28 millions de cyberattaques ont été enregistrées entre janvier et août 2020 sur le continent. En 2021, les pertes liées à la cybercriminalité ont été estimées à 4 milliards de dollars en Afrique. Il est donc nécessaire pour le continent d’investir davantage dans la cybersécurité. Hélas, les entreprises africaines n’investissent pas assez dans ce domaine : elles sont 66% à investir moins de 200 000 euros par an dans la cybersécurité. 35% de ces financements sont destinés à la sécurisation des infrastructures et seulement 5% sont alloués à la sécurité des données.

Pour renforcer sa cybersécurité et la protection de ses données, l’Afrique n’a plus le choix : elle doit acquérir sa souveraineté numérique à l’image de ce qu’est en train d’effectuer le Maroc à son échelle. Les effets ne pourront qu’être bénéfiques et positifs pour le développement de l’Afrique. En effet, les NTIC représentent un formidable potentiel pour son développement économique. Comme le démontre le Global Connectivity Index de Huawei, une augmentation de 20% des investissements dans les NTIC augmente le PIB d’un pays de 1%. Et le Boston Consulting Group prévoit que les NTIC vont stimuler une croissance de la productivité entre 15 et 25% dans les prochaines années.

Comment Huawei contribue-t-elle au renforcement de la cybersécurité du continent africain ?

Pour nous, la cybersécurité est une priorité absolue. Nous la faisons reposer sur plusieurs piliers qui pourraient inspirer les différents acteurs africains. Au nombre de quatre, ces piliers sont les suivants :

  1. La transparence et la collaboration qui sont les fondements sur lesquels le monde numérique prospérera. La cybersécurité doit être l’objectif commun de toutes les parties prenantes. C’est pourquoi nous collaborons avec un écosystème composé de gouvernements, d’opérateurs de télécommunications, de régulateurs et d’organismes de standardisation.
  2. La promotion de l’innovation afin d’offrir des infrastructures résilientes en matière de cybersécurité et ainsi d’aider nos clients à gérer de manière plus efficace la résilience de leurs réseaux pour faire face aux éventuelles cyberattaques. C’est d’ailleurs pourquoi 15% des revenus annuels de Huawei sont dédiés à la R&D et 5% de ces investissements sont alloués à la cybersécurité pour mettre en place des solutions résilientes et ainsi contribuer à une transformation numérique responsable et sécurisée.
  3. L’adoption de standards et de certifications. En effet, la confiance numérique repose sur des faits et ces derniers ne peuvent être vérifiés qu’à partir de standards internationaux qui doivent donc être adoptés par tous. C’est pourquoi Huawei adopte les normes et standards internationaux dans l’ensemble de ses activités et encourage les autres acteurs à faire de même. Par ailleurs, notre entreprise est membre de 400 organisations de standardisation (comme la GSMA) dans lesquelles elle occupe quelque de 400 postes clés. Pour notre entreprise, l’adoption de normes est fondamentale afin de livrer à nos clients des solutions conformes aux exigences internationales en matière de cybersécurité et de protection des données.
  4. Contribuer à l’élaboration de normes juridiques pour renforcer la cybersécurité et la protection des données et veiller à ce que les produits de Huawei soient conformes aux réglementations en la matière.